Par Kevin Gertsch
MISE A JOUR 21 mars - Les articles publiés aujourd'hui dans L'Hebdo sur la conférence-débat (PDF, deux pages).
La Suisse romande existe-t-elle? Où commence et où s’arrête-t-elle? A-t-elle une histoire spécifique? Quel est le rapport des Romands au concept de «nation»? Quel est l’avenir institutionnel de l’entité «cantons romands»? En octobre dernier, l'historien Georges Andrey publiait un ouvrage stimulant et original sur ces questions: "La Suisse romande, une histoire à nulle autre pareille" (Voir les articles que lui a consacré l'Hebdo).
Pour alimenter cette discussion autant politique qu’identitaire, L’Hebdo et le Forum des 100, ont organisé hier soir, avec le soutien de la Banque cantonale de Fribourg (BCF), une conférence-débat. Retour sur un événement qui a réuni près de 300 personnes, au Théâtre de l'Equilibre à Fribourg.
Après la lecture d'un extrait de son livre par la comédienne Fabienne Reinhardt, Georges Andrey lance la manifestation avec une prise de parole non dénuée d’humour. Il rappelle la principale conclusion de son ouvrage: la Suisse romande est une entité en construction. Une construction lente, hésitante voire chaotique, qui remonte au Moyen-Âge et qui n’est pas encore achevée. Selon l’historien fribourgeois, son ouvrage montre comment le corps et l’âme de la Suisse romande ont grandi au fil des siècles. Et de terminer son discours par un refrain du «chantre du pays romand», le chansonnier Emile Jaques-Dalcroze: «Et chantons en chœur / Le Pays romand / De tout notre cœur / Et tout simplement.»
Réunissant Georges Andrey ainsi que les historiens Hans-Ulrich Jost et Olivier Meuwly, le débat qui suit, animé par Patrick Vallélian, couve quelques tensions. Hans-Ulrich Jost se montre dubitatif quant au réel apport scientifique du livre d'Andrey. Un ouvrage scientifiquement bancal, truffé d’inexactitudes, selon lui: «Avoir un succès en librairie ne prouve pas les qualités scientifiques d’un livre. Le vôtre présente d’importantes lacunes, même s’il soulève des questions intéressantes.» Tout aussi critique, Olivier Meuwly concède que «l’unité romande existait comme un espace géographique possédant des caractéristiques linguistiques commune» mais que «créer une telle unité sur un mode historique», comme l’a fait Georges Andrey, était problématique et «surtout artificiel». Si près de 80% des Romands se sentent appartenir à une communauté en tant que telle (selon un sondage publié par L'Hebdo), Hans-Ulrich Jost rappelle que l’identité romande est née à la fin du 19ème siècle avec la montée des nationalismes modernes. Une époque où les Suisses alémaniques se sont mis à attaquer les «Welsches», qu’ils considéraient peu loyaux à l’égard de l’Etat fédéral. Crispation et défense ont donc cristallisé l’identité romande, telle qu’on la connaît encore à l’heure actuelle. Epinglé par ses homologues, Georges Andrey se défend avec plaisanterie: «Je ne prétends pas donner une vision biblique de l’histoire romande surtout à l’heure où les souverains pontifes démissionnent.»
Si la Suisse romande n’existe pas politiquement à l’heure actuelle, «elle est toutefois le vecteur d’un certain nombre de projet communs dont l’Ecole polytechnique fédérale est le symbole le plus fort», défend Raymond Loretan dans le second débat, axé sur la Suisse romande d’aujourd’hui et réunissant des invités aux profils plus politiques, animé par Chantal Tauxe. Outre le président de la SSR, le conseiller d’Etat fribourgeois Beat Vonlanthen, le conseiller d’Etat vaudois Pierre-Yves Maillard, l’ancienne conseillère d’Etat genevoise Martine Brunschwig-Graf et l’analyste politique François Cherix dévoilent tour à tour leur vision de la Suisse romande. Selon ce dernier, «dès qu’on articule la question romande, on ouvre un champ de tensions» avec l’extérieur. Car la Suisse romande possède des dénominateurs communs qui l’oppose foncièrement à… la Suisse alémanique: la langue, la conscience de petitesse et la vision politique. «Notre rapport à l’Etat et à l’étranger diffère totalement de nos compatriotes d’Outre-Sarine», analyse François Cherix. La discussion continue sur les intérêts romands à l’échelle nationale. Enflammée, passionnée, elle est interrompue par Bruno Giussani, producteur du Forum des 100 et animateur de la soirée. L’heure de clore la conférence a déjà sonné. Pierre-Yves Maillard conclut: «La Suisse romande existe puisqu’on en parle. Mais il faut aller au-delà des clivages ethniques et culturels avec la Suisse alémanique pour penser une Suisse unie portée vers l’avenir.»




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