Bertrand Piccard: La Suisse doit devenir une Sustainability Valley
Un événement très exceptionnel s'est déroulé aujourd'hui à Berne: un citoyen ne faisant pas partie des élus membres des Chambres a tenu un discours à la tribune du Conseil national. Bertrand Piccard (photo), leader du projet d'avion solaire Solar Impulse , qui a été invité à s'exprimer devant plusieurs dizaines de députés. Dans un discours d'une quinzaine de minutes, il a décrit le projet comme un symbole et lancé un appel à la classe politique pour que la Suisse "retrouve son leadership". Piccard avait tenu un discours similaire au Forum des 100 de 2006 (vidéo ici, dernier discours de la session du matin).
Extraits de son discours d'aujourd'hui:
"La Suisse doit impérativement explorer de nouvelles voies. Et je n’en vois pas d’autre que celle du développement durable. Malheureusement, nous n’en prenons pas le chemin. Pourtant ce n’est pas le savoir faire qui manque, c’est le courage de passer de l’idée à sa mise en œuvre. Nous devrions déjà occuper les avant-postes dans de nombreux domaines : technologies propres, efficience énergétique, énergies renouvelables. On connaît la Silicon Valley, pourquoi la Suisse n’est-elle pas déjà devenue la Sustainability Valley?
C’est ce symbole que désire véhiculer le projet Solar Impulse. Un avion capable de voler jour et nuit à l’énergie solaire, jusqu’à accomplir un tour du monde sans aucun carburant ni pollution, est notre façon à nous d’attirer l’attention sur l’énorme potentiel de l’efficience énergétique et des énergies renouvelables. Cet avion n’est plus un rêve ; une équipe de 50 spécialistes dirigés par mon partenaire André Borschberg y travaillent depuis 4 ans. C’est un projet dont les racines sont profondément suisses : l’avion est construit actuellement à Dübendorf et volera l’année prochaine à Payerne, il mobilise autant les cerveaux de l’EPFL que ceux de l’ETHZ, il bénéficie du savoir-faire du Swatch Group, du soutien des autorités et de nombreuses PME suisses.
Mais Solar Impulse n’est pas qu’un avion solaire, c’est avant tout la volonté de communiquer un état d’esprit. (...) Je crois à la force de ce symbole, mais à condition de tout mettre en œuvre pour le concrétiser au quotidien. Si un avion peut voler de nuit comme de jour sans carburant, qu’on ne vienne pas nous dire que notre société ne peut pas s’affranchir des énergies fossiles. Nos voisins l’ont déjà compris. Le parlement européen nous a d’ailleurs invités pour lui présenter Solar Impulse en avril, car l’Europe y voit un exemple de ce qui peut être fait en termes de nouvelles technologies propres.
C’est dans ce domaine-là que la Suisse doit exceller (...) Et cela indépendamment de la stricte problématique environnementale. Le prix des énergies fossiles, limitées en quantités, ne peut que croître et progressivement étouffer notre productivité, avec tous les troubles sociaux que cela impliquera quand certaines couches de la population n’auront plus de quoi payer l’énergie dont elles auront besoin. (...) De l’autre côté, le prix des énergies renouvelables, illimitées en quantité, ne peut que diminuer, avec des débouchés industriels et financiers fantastiques pour ceux qui auront su les saisir. Voilà où la Suisse aurait dû se positionner il y a 10 ans déjà, avant que l’Allemagne ne devienne le deuxième producteur mondial de panneaux solaires et le Danemark le leader en éoliennes.
Or je vois que nous partons dans la direction opposée. On pense répondre à une future pénurie d’énergie par la construction de nouvelles centrales qui engendreront de petits bénéfices locaux. Cela manque totalement de vision politique. Ce dont a besoin notre économie pour générer un profit important, c’est d’un cadre légal qui empêche le gaspillage actuel, et des normes très strictes en termes de consommation énergétique et de production de CO2. Il faut inciter, voir contraindre, la population et l’industrie à entrer dans cette logique pour à la fois lutter contre les changements climatiques et booster notre économie à l’interne et à l’exportation.
Cela est possible sans affecter notre mobilité et notre niveau de vie. (...) Pourquoi ne pas se fixer un objectif ambitieux ? Pourquoi ne pas donner à la population l’objectif d’économiser 30 % d’énergie en une décennie? Quand JF Kennedy a donné comme but d’envoyer dans les 10 ans un homme sur la Lune, il a soulevé l’enthousiasme de toute une nation. Faisons de même aujourd’hui, non pas pour conquérir une autre planète, mais pour vivre mieux sur la nôtre.
Il est clair que la seule promotion des énergies renouvelables est inutile tant que l’on n’aura pas réussi à maîtriser notre consommation. Il en est de même pour Solar Impulse. Pour pouvoir se satisfaire de la seule énergie solaire, toute la technologie de l’avion tourne autour de la recherche d’une réduction drastique des besoins. Si le pilote de l’avion solaire n’optimise pas la gestion de son énergie, ses batteries seront vides avant le lever de soleil suivant et le vol s’arrêtera. Et si notre société ne fait pas de même, elle tombera en panne avant la génération suivante.
C’est de cela que la Suisse a besoin. Pas parce que c’est facile, mais parce que cela nous conduira vers le succès. Soyons à nouveau des pionniers, des visionnaires, comme nos ancêtres ; pas seulement pour le bien de la nature, mais surtout et avant tout pour le bien de notre économie nationale et de la place de notre pays dans ce monde.
Est-ce encore temps pour la Suisse ? J’espère profondément que oui. Mais pour cela, il vous faut impérativement introduire le cadre légal qui oblige malgré elles l’industrie et l’économie et à relever cet extraordinaire défi, et cela sans clivage gauche-droite, car tout le monde en profitera."





Décidément,
L’environnement, c’est comme le bodybuilding. Enfin, c’est comme ça qu’aime en parler
«Je suis persuadé que le projet se réalisera si les Chambres donnent enfin le bon signal politique. Nous avons des investisseurs qui sont prêts à financer le projet, lequel passerait en mains privées», assure Pierre Schaller.
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