(Notes "en direct" et non corrigées de la conférence-débat sur la "Pénurie énergétique" à Berne. Environ 150 participants).
Lors d'une séance de questions-réponses du dernier Forum des 100, Philippe Virdis, patron du Groupe E, avait affirmé que "nous sommes confrontés à une pénurie programmée d'énergie, mais nous sommes incapables de nous mettre d'accord sur une stratégie et les investissements nécessaires", appellant de ses voeux un débat sur l'avenir énergétique de la Suisse.
Cet appel est tombé dans un contexte particulier: il y a deux ans, en silence, la Suisse a vécu un changement d'époque. Depuis le début de l'électrification, le pays avait toujours produit plus d'électricité qu'il n'en consommait, vendant le solde aux pays voisins. En 2005, les courbes se sont croisées: la Suisse importe désormais plus d'énergie qu'elle n'en exporte. Pour la première fois, le pays des barrages alpins est dépendant de l'étranger pour l'électricité.
L'Hebdo, avec les collègues du quotidien Der Bund, a donc recueilli l'invitation de Virdis et organisé ce soir à Berne une conférence-débat sur le thème.
Le Conseiller fédéral Moritz Leuenberger, directeur du Département fédéral des transports, de l'énergie et de la communication est le premier speaker. "Sommes-nous au seuil d'une crise?", demande-t-il. "En fait, la pénurie est un processus rampant, évolutif, qui s'annonce déjà -- il suffit de voir que les prix de l'énergie ne font qu'augmenter". "Il faut tenir compte aussi que, au moment où il y a eu un arrêté fédéral qui a décidé la liberalisation du marché énergétique, les grands acteurs ont baissé les prix. Les augmentations maintenant annoncées sont justifiée de différent façon, et c'est à l'ElCom, la Commission fédérale de l'énergie, d'en juger. Sans libéralisation, les prix auraient augmenté de toute façon, à cause de la hausse de la demande. Les améliorations du réseau sont donc nécessaires."
La politique énergétique suisse repose sur quatre piliers:
- Aprovvisionnement à étranger: Leuenberger détaille l'état des discussions avec l'Union Européenne au chapitre énergétique et explique les discussions avec les pays producteurs comme l'Azerbaijian, avec la Turquie, avec les Emirats Arabes, avec la Norvège.
- Grandes centrales (nucléaires et à gaz): Leuenberger explique le cadre légal pour la construction de nouvelles centrales nucléaires. Deux demandes d'autorisation sont actuellement déposées en Suisse. "Pour l'instant on n'a pas l'impression que l'industrie nucléaire avance à l'unison". "Je sus convaincu que l'aprovvisonnement nucléaire jouera un rôle important; mais la question est aussi de savoir si on fait assez pour encourager les énergies renouvelables, et si l'efficacité énérgétique est optimalisée". Le Conseil fédéral a décidé de soutenir également les centrales à gaz. "Le Parlement a décide que les centrales à gaz doivent compenser totalement les émissions de CO2, et le faire essentiellement en Suisse, mais de cette façon il est impossible de rentabiliser les centrales. Le résultat est que nos entreprises investissent dans des centrales à gaz et à charbon à l'étranger, et je vais re-soumettre la question au Parlement". "Ceci est inséparable de la politique climatique. Au niveau national, l'objectif de la participation au Protocole de Kyoto est une réduction des émissions de CO2 de 8%; mais la Suisse vise une diminution de 10%. Parmi les instruments pour atteindre cet objectif: le "centime climatique" et une taxe sur le CO2. Le Département de l'énergie va mettre en consultation cet autonme deux variantes de réduction du CO2 post-Kyoto: une variante qui s'aligne sur les objectifs de l'EU (-20 ou -30%) et une variante "neutre" sans buts nationaux mais avec un but global. La première variante repose sur la loi actuelle ("Un changement de la politique du CO2 n'est pas possible; arriver à la loi actuelle a été un processus très difficile"); la deuxième surtout sur sur le commerce de certificats CO2 avec l'étranger et la compensation climatique.
- Efficience énergétique: "Il faut encourager l'adoption des méthodes Minergie dans le bâtiment. Nous voulons aller plus loin, avec un programme d'assainissement des bâtiments, qui doit être financé. Je sais que ce programme est contesté, mais nous allons l'envoyer en consultation. De nouvelles mesures seront prises dans le domaine du transport et de la mobilité".
- Ressources renouvelables: "Des groupes suisses se placent sur le marché mondial, notamment dans l'énergie solaire" (Oerlikon Solar par exemple). "70% à 80% de notre électricité peut être produite par des centrales hydroélectriques ou par des méthodes renouvelables".
Philippe Virdis est le prochain invité. Il discute avec les modérateurs la hausse prochaine des prix de l'électricité en Suisse. "Dans deux générations, nous n'aurons plus du carburant -- pétrole, gaz, charbon, uranium -- pour faire de l'électricité. Les électriciens encouragent donc l'efficacité électrique".
Bertrand Piccard -- fondateur de Solar Impulse et speaker au Forum des 100 de 2006 -- n'aime pas le terme de "pénurie énergétique". "Ce qu'on est en train de faire maintenant pour faire face à la problématique énergétique est de produire plus d'énergie; mais il faut parler du gaspillage envraisemblable dans lequel nous nous trouvons. Nous utilisons des technologies archaiques. Les ampoules électriques que nous utilisons ont été inventées au XIX siècle. Le 30% de l'énergie en Suisse aujourd'hui est gaspillée. C'est une honte de parler de pénurie avant d'avoir garanti qu'on ne gaspille pas. Si nous prenons nos responsabilités, il n'y aura pas de pénurie". "Ce qui est clair c'est que si on appliquait aujourd'hui toutes les technologies d'avant-garde (moteurs hybrides, meilleurs systèmes de chauffage, etc), nous aurions déjà 30% de moins dans la consommation de la Suisse. Ce n'est pas du romanticisme: Procter & Gamble est tout sauf une entreprise romantique: ils ont sorti une poudre à lessive qui permet de laver le linge à froid. Si tout le monde l'utilisait, le 3% de la consommation énergétique du pays serait économisé". "Il faut entraîner la population dans cet effort collectif". L'Etat doit inciter, ou contraindre, demande le modérateur. "Je pense que inciter, ça c'est romantique!".
Après une intervention de Urs Näf, responsable suppléant pour les questions énergétiques d'Economiesuisse, le lobby de l'industrie suisse, qui affirme que l'avenir est au mix de différentes sources d'énergie, Hans-Bjorn Püttgen, professeur et directeur du Energy Center de l'EPFL, affirme que "on va vers une société qui s'électrifie de plus en plus. Dans toutes les questions énergétiques, ce qui me surprend est cette focalisation sur la Suisse: la question énergétique est globale. Tandis que nous discutons d'une centrale à gas ou à charbon, la Chine en démarre deux par semaine. Il faut clairement combattre le gaspillage, comme le dit Piccard; mais il faut aussi que cette politique soit à long terme". "La Suisse a un potentiel photovoltaïque, éolien, géothérmique". Le prix du solaire peut-il vraiment devenir compétitif à court terme, demande le modérateur. "Probablement oui dans des endroits propices, ce qui n'est pas tout à fait le cas de la Suisse".
Leuenberger revient sur scène pour répliquer aux intervenants. "Dans la situation actuelle il n'est pas possible de progresser en parallèle sur les quatre piliers que j'ai indiqué avant. Verbalement bien évidemment on dit qu'on va progresser sur les quatre, mais en réalité il y a encore fort à faire". Piccard: "Je sais que le conseiller fédéral a envie d'en faire, mais ses collègues de gouvernement pas: il y a un grand malentendu: on confond le changement climatique et les problèmes de pénurie d'énergie et de coût de l'énergie. Pour notre vie à nous, le changement climatique est marginal; c'est la partie énergétique qui compte. La Suisse va gagner si on peut économiser de l'énergie, pas si on en consomme plus; on aura les technologies "vertes" à exporter. L'économie et la finance suisse vont gagner beaucoup plus avec les économies d'énergie qu'avec la production d'énergie supplémentaire". Urs Näf: "L'efficacité énergétique est une valeur fondamentale mise en oeuvre dans l'économie; si on veut de l'efficacité dans les transports, les bâtiments, il faut un approvisionnement garanti". Püttgen: "l'assainissement des bâtiments est où nous pouvons avoir le plus grand impact; il faut donc créer des incitations".
Virdis parle brièvement du projet que le Groupe E mène avec Nicolas Hayek et d'autres pour la création d'un système de pile à combustible qui exploite l'énergie solaire (voir cet autre billet) et rappelle l'obligation légale des entreprises électriques à garantir l'approvisionnement.
Leuenberger, en répondant à une question du public: "Chacun d'entre nous, s'il était Pape de l'énergie, pourrait faire une différente politique, mais nous ne vivons pas dans une dictature, il faut rallier des majorité, trouver des consensus, c'est pourquoi notre politique énergétique est très complexe". En répondant à une question du public: J'ai parlé de 70 à 80% d'énergie hydrolique et renouvelable: c'est un objectif du Conseil fédéral. Pour l'atteindre, il faut encourager toutes les sources. L'augmentation de la production électrique en rehaussant les barrages hydroliques rencontre beaucoup d'opposition: c'est la Realpolitik, qui influence ce qu'on peut vraiment faire".
Depuis le public, Daniel Rossellat (fondateur de Paleo Festival) se demande, en abondant du côté de Piccard, si la pénurie n'est pas une chance pour la Suisse, qui nous offre des opportunités en matière d'innovation. Urs Näf: "Je suis un peu surprise. En fait on traite ce problème avec légereté. L'Office fédéral de l'énergie a publié une étude récemment sur le coût d'un blackout en Suisse: un blackout d'une demi-heure en Suisse coûterait 500 millions de francs. La pénurie n'est pas devant la porte, mais cela se dessine, et il se pourrait qu'il y ait des blackouts et autres problèmes, et cela causerait des problèmes colossaux. Sans électricité, pas d'économie, pas d'emploi, pas de retrait d'argent au bancomat, pas de trains qui circulent".
Piccard: "Comme l'a dit le conseiller fédéral Leuenberger, si les centrales à gaz devaient compenser totalement leurs émissions CO2 ne seraient pas rentables. Mais la même chose est vraie pour le pétrole, le charbon et le gaz: ce ne sont pas les énergies renouvelables qui sont subventionnées aujourdhui, ce sont les énergies fossiles à être subventionnées, parce que leur prix ne comprends pas leur coût environmental. On devrait se donner pour but de baisser la consommation énergétique en Suisse de 2% chaque année, plutôt que de la laisser monter de 2% comme tout le monde semble être d'accord. Ce n'est pas une pénurie éventuelle qui va pénaliser la Suisse: c'est notre incapacité de diminuer notre consommation".
Püttgen: "Un sujet qu'on n'a pas évoqué est celui de la société à 2000 Watt, la société de la sobriété énergétique. On était à 2000 Watt en 1962, aujourd'hui on est à 6000. Aussi, on n'a pas parlé de la fusion nucléaire: il est important de savoir si la fusion va marcher ou pas; il faut encourager la recherche dans ce domaine en Suisse; si on arrive à la conclusion que la fusion fonctionne, notre avenir énergétique serait totalement différent".
Le mot de la fin pour Leuenberger: "Pour l'approvisionnement en énergie, il faut des investissements colossaux, notamment dans les infrastructures, pour que la société puisse fonctionner en toute sécurité, tout en obéissant aux principes de la durabilité. Il faut qu'au cours de cette législature on fasse un effort pour trouver des solutions qui soient en faveur de l'environnement et de l'économie. Le compromis est inéluctable".
Plus de détails sur la conférence dans L'Hebdo de jeudi 18 septembre.




Commentaires