- propos recueillis par Michel Guillaume

Professeur à l’Université de Lausanne, spécialiste en écologie industrielle et ancien journaliste scientifique à «L’Hebdo», Suren Erkman (photo) dessine l’avenir du nucléaire en Suisse et dans le monde.
Comment évoluera le marché de l’énergie d’ici à 2031?
La consommation continuera à augmenter globalement et fortement. Et la tendance à la libéralisation suscitera des tensions avec des pénuries ponctuelles. A terme, le consommateur lambda sera pénalisé par de fortes hausses de prix, notamment pour le pétrole. Mais aussi sur le plan de l’électricité, et ce sont surtout les petits consommateurs qui casqueront, eux qui n’ont pas de pouvoir de négociation sur un marché libéralisé.
Dans un contexte de hausse régulière de la consommation d’électricité, est-il raisonnable de tendre vers l’abandon du nucléaire?
Plus j’y réfléchis, plus j’ai de la peine à avoir un avis tranché.
La Suisse a un parc nucléaire qui fonctionne plutôt bien. Je ne vois
pas de raisons urgentes et majeures d’arrêter le nucléaire. On pourrait
donc prolonger la durée de vie des centrales existantes. Maintenant, il
faut se poser la question de savoir si cela vaut la peine d’investir
des sommes énormes pour construire de nouvelles centrales. Là, il se
pourrait que le marché réponde que non, à cause d’investissements trop
lourds et trop aléatoires.
D’autres options seraient meilleur marché?
Absolument. Toutes les mesures qui ont trait à l’efficacité et économisent l’énergie (y compris l’électricité) présentent un meilleur rapport coûts-efficacité sur l’environnement. Elles sont aussi créatrices d’emplois en développant un savoir-faire. Cela commence par l’isolation d’un bâtiment et va jusqu’à la planification territoriale de tout un quartier comme le fait Genève de manière aussi visionnaire qu’exemplaire.
Comment concilier croissance économique et développement durable?
Il n’y a qu’une seule solution: découpler la croissance économique de celle de la consommation d’énergie et de ressources matérielles. Cela ne sera pas facile, mais c’est faisable. Il s’agit de continuer à produire de la valeur ajoutée tout en consommant moins d’énergie, non seulement proportionnellement, mais aussi, dans certains cas, en valeur absolue. Non pas par principe idéologique, mais pour tenir compte de certaines limites que nous impose la biosphère.
Pour respecter le Protocole de Kyoto?
Attention! Kyoto n’est qu’un premier petit pas, certes dans la bonne direction, mais anecdotique compte tenu de l’ampleur du problème. D’ici à 2030, voire 2040, nous devrions diminuer les émissions de gaz à effet de serre d’une bonne moitié! C’est un objectif raisonnable du point de vue de la biosphère.
N’est-ce pas irréaliste?
Oui. Cela implique une restructuration en profondeur de tout le
système économique. La question est donc: s’en donne-t-on les moyens ou
attend-on que le ciel nous tombe sur la tête? Dans l’immédiat, le coût
de l’inaction est évidemment plus bas. Mais à long terme, la facture
pour la génération suivante sera extraordinairement salée. Le
changement climatique peut entraîner des problèmes économiques et
politiques tout à fait préoccupants, comme de grands mouvements de
population.
Faut-il dès lors une politique volontariste qui taxe lourdement l’énergie?
Je ne le dis pas de gaieté de cœur, mais je pense que ce serait la
meilleure solution. Une taxe digne de ce nom, qui encourage une
transformation en profondeur du système économique de manière qu’il se
passe progressivement des énergies fossiles. Une taxe très conséquente,
annoncée bien à l’avance, qui renchérisse le prix du litre d’essence
non pas de quelques centimes, mais de plusieurs francs.
Le nucléaire ne produit pas de CO2, à ce titre au moins il
est propre. Sera-t-il plus sûr à l’avenir, pour rallier une majorité de
Suisses?
Le nucléaire peut certainement devenir plus sûr techniquement avec la nouvelle génération de réacteurs qui arrive. Mais je ne pense pas qu’il permettra un jour de résoudre le problème des gaz à effet de serre à l’échelle mondiale, dans lequel il ne joue qu’un rôle très restreint. Si on multipliait les centrales dans le monde, se poserait vite un danger accru de prolifération. Le nucléaire continuera donc à être réservé à un petit nombre de pays où l’on estime que le risque politique est acceptable.




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